Depuis 9 ans maintenant, Marc Bourreau nous réserve quelques surprises pour son festival Blues de Traverse. Cette année, la belle surprise venait de Suisse.
Elle s'est présentée seule sur scène avec une guitare métallique et un doigt coincé dans une clef à bougie (authentique). Vous l'avez compris c'est de Blues acoustique dont il s'agit, de guitare à résonateur et de Bootleneck.
En fait ces artifices m'ont paru sans importance lors de ses prestations, tant il nous a vidé ses tripes, montré son âme. Son blues est à l'image de sa voix, profond et envoûtant. J'ai surpris mes avant-bras à jouer les tapis brosses à de nombreuses reprises et je les surprends encore à l'écoute de son album "Hotel Bravo" qui vient de sortir sur Sépia.
Bien qu'il ne le revendique pas, je trouve à son Blues, si ce n'est une filiation, au moins un lien de parenté avec celui de John Campbell ou de Hans Olson. En dehors de la scène, l'homme s'est montré très plaisant et s'est prêté avec plaisir au jeu des questions.
Pascal : Salut Napoléon, Tu as fais une très grosse impression à la Traverse, pourtant il semble qu'en France très peu de monde te connaisse, peux-tu nous dire qui tu es ?
Napoléon : Je suis une goutte d'eau dans l'océan du blues, lequel est vaste... A ce titre, je suis d'ailleurs un peu né de la dernière pluie puisque Napoléon Washington n'existe vraiment que depuis environ deux ans. Auparavant, j'ai passablement tourné (huit ans) avec le Crawlin' Kingsnake Blues Band, un trio électrique qui en plus des tournées "normales", en faisait une par an en Europe en tant que backing band pour Rock Bottom, harmoniciste de St-Petersburg (Floride) considéré comme le "Godfather of the Tampa Bay blues scene". Rock est décédé il y a une année environ, assez précisément à la période où je prenais sérieusement le virage de la formule acoustique... en fait, alors que le Crawlin' était en tournée aux Etats-Unis, nous étions chez Rock un après-midi et j'étais assis devant l'entrée de sa maison, en train de jouer sur une superbe tricone National que je lui avais empruntée. Il m'a entendu, il est sorti, m'a regardé et a pris son téléphone pour booker une journée de studio. Avec le reste du band, nous avons enregistré quelques titres pour son prochain album et c'est un peu lui, suite à ça, qui m'a encouragé à persévérer dans la veine purement acoustique, que j'explorais déjà depuis un moment.
Sinon, pour le détail, je vis en Suisse, près de la frontière française, à environ une heure de Besançon.
Pascal : Pendant Blues de Traverse, tu as fait ton concert, une masterclass et l'animation au bar de la Traverse pendant la soirée Blues Rock, comment as-tu trouvé l'accueil du public ?
Napoléon : Magnifique! Il y a vraiment eu des moments magiques et je ne m'attendais pas à un accueil aussi chaleureux. Il semble que la Normandie ait gardé le meilleur de ce que les GIs ont apporté, à savoir (en plus d'avoir connu les joies du chewing-gum avant tout le monde), l'habitude d'aller VOIR des bands sur scène... je déteste ce travers que nous avons, nous musiciens, qui nous pousse à pleurnicher sans arrêt sur nos conditions de travail (toujours plus dures pour nous que pour les autres, etc.)... Cependant, il est vrai que le marché de la musique live subit une solide récession depuis quelques années... dès lors, voir une salle comme la Traverse pleine un jeudi soir pour un festival de blues est une exception ! Marc Bourreau me semble faire un magnifique travail de programmation, mais il faut saluer un public qui ne boude pas son plaisir et sait garder cet esprit en vie. Les sourires et les instants suspendus m'ont semblé nombreux, tant pendant les concerts que la masterclass.
Pascal : Est ce que cela t'a donné envie de revenir en France ? Si oui quel sont tes projets chez nous ?
Napoléon : Bien sûr ! De toute manière, le blues n'est pas dissociable du voyage et l'envie d'aller PARTOUT est toujours présente... Cela dit, un accueil comme celui du public de Normandie donne forcément envie de revenir. Quant aux projets, nous sommes en discussion pour obtenir une distribution de qualité sur la France pour "Hotel Bravo", mon premier album paru en décembre 02. Pour l'instant, nous disposons d'un très joli magasin en ligne, que l'on trouve sur : http://www.napoleonwashington.com.
Les projets de tournée pour la France devraient se préciser en fonction de l'accueil de l'album et bien sûr, nous étudions toute proposition.
Pascal : Parlons un peu matériel, nous t'avons vu jouer sur une magnifique guitare à résonateur métallique, j'ai cru comprendre que tu ne souhaites pas qu'on l'appelle Dobro.
Napoléon : C'est-à-dire... avant toute chose, je tiens à préciser que je ne voudrais pas passer pour un de ces puristes académiques et tatillons qui, à la fin d'un concert, trouvent judicieux d'assommer le public venu gentiment lui serrer la pince avec des remises à l'ordre scientifico-inutiles. Peu importe le nom que l'on donnera à mon instrument s'il a pu faire plaisir. Ceci dit, si nous avons le temps d'en parler plus longuement, alors... bien que nous ayons l'habitude d'utiliser "Dobro" comme terme générique pour les guitares à résonateur, c'est une marque. Essayons de faire court : avant l'amplification électrique, les instruments à cordes (guitares, mais aussi banjos, mandolines et même violons) n'avaient pas la partie facile au sein des big bands. Déjà minoritaires, ils peinaient à se faire entendre, couverts par des sections de souffleurs autrement bruyants : le problème était latent... si bien que dans les années 30 en Californie, un guitariste du nom de George Beauchamp rencontra deux fabricants de banjos, Joseph Dopyera et son fils Rudy, et leur fit part du problème.
Après de nombreuses recherches et tentatives, les Dopyera mirent au point pour Beauchamp un modèle d'instrument dont la puissance sonore se trouvait amplifiée, en gros, par un cône d'aluminium sur lequel reposaient les cordes: le système avait plus ou moins l' effet d'un porte-voix. Assez rapidement, ce fut un succès et Beauchamp s'associa aux frères Dopyera (le père s'était retiré) pour fonder la compagnie "National String Instruments Corporation". En fait, ce sont EUX qui ont inventé la guitare à corps de métal, afin d'améliorer encore les performances du cône. Après quelques années de succès commercial, Beauchamp et les frères Dopyera se brouillèrent, et ces derniers quittèrent National. malheureusement pour eux, ils partirent sans leurs brevets, que Beauchamp, un tordu de première, avait déposé à son nom.
Ils fondèrent alors une nouvelle compagnie: Dobro (pour DOpyera BROthers) mais durent trouver un moyen de contourner leur problème de brevets. Ils mirent au point un truc plus ou moins réussi consistant à retourner le cône et à le suspendre à une sorte d'armature métallique que l'on appelle "Spider Bridge". Ils connurent un certain succès ; néanmoins le son des dobros est nettement plus pointu et nasillard et c'est un instrument qui a plutôt trouvé son terrain du côté de la country et du bluegrass. D'où parfois une certaine réticence chez nous autres nègres (de coeur ou de peau) à être associés aux rednecks.
Tout ça pour dire... la mienne n'est ni un Dobro, ni une National, même si le modèle est très proche du "Style 0" de ces derniers. Elle m'a été construite par Mike Lewis, de Fine Resophonic (http://www.finresophonic.com ), qui avec son complice Pierre Avocat a bien aimé ce que je faisais et s'est dit que s'il attendait que je puisse m'en offrir une, il risquait de perdre patience. Ils me l'ont donc confiée "contre bons soins", j'en suis encore ému...
Fine Resophonic construit environ 25 guitares par année, universellement acclamées, pour des gens comme Louisiana Red, Clapton, John Campbell ou Michael Messer.
Pascal : Je n'ai pas une très bonne oreille, mais il m'a semblé que tu utilises des open tunings mineurs ce qui ne me paraît pas très courant.
Napoléon : C'est exact, bonne oreille (bleue) donc ! Il y a une richesse particulière aux open mineurs. Mais attention, on risque à tout bout de champ de verser dans la guimauve planante... les open mineurs sont un vrai challenge, demandent beaucoup de précision et de doigté. Skip James n'utilisait pratiquement que ça. Quoi qu'il en soit, peu importe la technique : l'important est d'avoir des histoires à raconter.
Pascal : Tu cites Skip James, est-ce une de tes influences ? quelles sont les autres ?
Napoléon : Disons simplement que sa musique me touche... comme celle de Blind Willie Johnson ou de Son House, par exemple. Je ne sais pas exactement de quelle façon ils apparaissent dans ma musique, mais ils y sont sans doute. Etrangement, j'ai davantage le sentiment d'être influencé par des artistes qui font une musique assez différente de la -*+
Pascal : Comment définis-tu ton style ?
Napoléon : Le nom qu'on peut lui donner m'est un peu égal (tant qu'on en parle...!). Si quelqu'un y voyait simplement du blues acoustique contemporain, je serais flatté.
Pascal : J'ai cru comprendre que tu te définis "Nègre de Coeur", est-ce que ça sous-entend qu'il faut être noir pour jouer le Blues ?
Napoléon : Non, je ne crois pas. Pour faire du Blues, il faut disposer d'une vie (dans n'importe quel état) et être prêt à en parler, fût-ce par bribes. Par contre, je suis convaincu qu'il existe une approche blanche et une approche noire de la musique, très différentes l'une de l'autre. Tant pis pour le politiquement correct. Nous sommes assurément tous égaux, mais pas pareils. Quelle connerie ! Penser les humains tous semblables, c'est passer à côté de richesses magnifiques. En prendre conscience, puis apprendre à connaître et repérer les différences permet de s'en servir... le blues blanc et le blues noir ne sont pas les mêmes, comme le blues urbain et le blues rural ne sont pas pareils. Je ne pense pas qu'il soit obligatoire d'être noir pour faire du blues noir. Mais il faut savoir ce que l'on fait.
Pascal : Merci beaucoup pour cet entretien et à bientôt.
Napoléon : Merci pour tout. A bientôt
Pascal Lob pour Blues Feelings.